La finance Islamique

Les éloges de la finance islamique par la présidente du FMI, Christine Lagarde, ne sont pas passées inaperçues le 12 novembre dernier, alors en visite à la Banque Centrale du Koweït. Louant les mérites de « partage de risque », de « meilleures absorptions des pertes », ou encore « d’atténuation du risque de contagion de crise », la finance islamique semble avoir tout pour plaire à l’investisseur souhaitant combiner profit et risques limités. C’est d’ailleurs pour ces raisons que la présidente du FMI a par la suite déclaré que la réforme de réglementation bancaire mondiale que mène le FMI allait d’avantage s’en inspirer. Si l’on s’en tient à de telles allégations, ce nouveau moyen de financement semble très prometteur. Ainsi, la finance islamique saura-t-elle répondre et surpasser les défis de la finance actuelle, à savoir limitation du risque, et éthique ? Penchons-nous sur la question.

Histoire et philosophie de la finance islamique

La première banque islamique voit le jour en Egypte en 1963 : la banque Mit Ghamr, elle prospère jusque dans les années 70, date à laquelle elle compte 9 établissements dans le pays. Mais le véritable essor du système financier islamique se fait à partir de 1975, lorsqu’apparaît la Banque islamique de développement, à Djeddah en Arabie Saoudite. Cette dernière octroie des fonds à plus de 55 pays, dépassant ainsi le cadre national auquel s’était cantonnée jusqu’à présent la banque Mit Ghamr. La banque islamique de développement a pour but de prêter des fonds nécessaires au développement, et favoriser le progrès social des communautés qui en bénéficient. Durant cette même décennie, c’est d’autres acteurs incontournables qui vont apparaître sur le devant de la scène: la naissance de la Faysal Islamic Bank en 1977 et la banque islamique du Bahreïn en 1979. C’est ensuite pendant les années 80-2000 que le système s’exporte au-delà de l’Oumma, suscitant l’intérêt des banques commerciales européennes, africaines, ou asiatiques. Aujourd’hui, Londres est la plus grande plateforme occidentale de commerce de produits financiers islamiques.

La finance islamique s’inspire des techniques de financement de la vie du prophète au 7ème siècle. Ainsi, pour être conforme à la pensée coranique, les banques, lorsqu’elles souhaitent distribuer des produits financiers, doivent s’entourer de conseils formés de docteurs en religion, familiers avec le domaine bancaire. Ces conseils se réunissent périodiquement afin d’évaluer la conformité des produits.

Pour qu’un produit soit certifié conforme, il doit respecter 4 principes. Le premier est l’interdiction de tout type d’intérêt, assimilé à l’usure. En effet, selon l’islam, l’argent n’est pas du capital. Il ne le deviendra qu’après transformation par le travail et l’effort. L’activité du prêt se fait par altruisme et par charité. Or l’altruisme et la charité ne se paient pas. Ensuite vient l’interdiction de spéculer, ou plus globalement : toute transaction liée à de l’incertitude et/ou au hasard. Cela trait aux caractéristiques du bien échangé dans la transaction : sa nature, son prix, son état, à l’avenir. Ainsi la vente à découvert est-elle interdite, mais aussi les options, les futurs ou forwards, ainsi que toutes formes d’assurances. Ce code de déontologie provient du principe qu’un musulman doit tout faire pour que de ses actes ne résulte aucune tension, ni conflit. Troisièmement, tout financement d’activités illicites est interdit. Par financement d’activités illicites, on entend : les distilleries, l’industrie pornographique, les jeux de hasard, les charcuteries, l’armement, et même une quelconque participation dans les banques commerciales classiques. En effet, celles-ci utilisent l’intérêt. Afin de pallier à ce problème, il a toutefois été édicté que les banques islamiques peuvent participer aux activités des banques commerciales non islamiques à condition que ces dernières aient créé des filiales islamiques leur permettant de proposer des produits conformes à la Chari’a. Enfin, l’obligation de partage des pertes et profits. Ce principe stipule qu’une partie ne peut pas assumer à elle seule tout le risque lié à une transaction; ou à l’inverse : une partie ne peut se prévaloir de transférer tous les risques sur la partie adverse. C’est un élément très important de la finance islamique car c’est le reflet des valeurs que souhaite transmettre l’islam à ses fidèles, à savoir justice, et égalité sociale. Cette technique permet ainsi le partage des risques entre entrepreneur et investisseur.

Face à de telles restrictions, on est amené à se demander quelles sont les sources possibles de profits, dans un environnement aussi juste.

Quels sont les types de produits financiers

Il existe une multitude de produits financiers islamiques. C’est pourquoi nous parlerons ici des plus utilisés et des plus représentatifs des valeurs de ce système.

Si l’on commence par les produits financiers bancaires, c’est-à-dire émis par les banques islamiques, le plus classique est l’investissement conjoint dans un projet : « Al Moucharakah ». Chaque partie se répartit les bénéfices et les pertes d’un investissement, c’est l’équivalent de notre « joint-venture ». Utilisée le plus souvent pour des petits-projets, c’est d’après les théologiens : l’investissement le plus fidèle aux valeurs de l’islam. Il existe plusieurs variantes de la Moucharakah, dont notamment celle dite « dégressive », de plus en plus courante. Elle consiste à racheter progressivement la part du principal associé par les autres associés à dates convenues, et à prix convenus.

Ensuite vient « L’ijara » qui s’apparente à un contrat de leasing. La banque achète une marchandise, pour la louer ensuite à un client. Le client devient propriétaire du bien lorsqu’il aura remboursé à terme tous les paiements de l’emprunt. Le client paie donc sa location, avec la possibilité de devenir à terme propriétaire du bien. Toutefois, le danger associé à ce type de transaction est qu’en cas de retard dans les paiements, il n’est pas possible de prévoir le paiement d’intérêts de retard. En effet, la philosophie musulmane réprouve toute pénalité dans un contrat financier qui sanctionne un débiteur déjà en difficulté financières. L’emprunteur ne peut donc rien faire en cas de retard.

Autre produit : la « Moudharaba » : c’est l’équivalent de la relation entre les actionnaires et le gérant d’une entreprise. L’actionnaire fournit le capital nécessaire, le gérant utilise son savoir-faire pour faire fructifier le capital de l’actionnaire. La répartition des bénéfices est convenue à l’avance. En cas de pertes, l’investisseur assume l’intégralité des pertes qu’il a investies. Le gérant lui s’en tient uniquement au gain non-réalisé malgré ses efforts fournis.

Il existe aussi une variante de cette dernière : la Moudharaba à deux volets, plus en rapport avec notre système bancaire. Les banques islamiques l’utilisent souvent pour jouer le rôle d’intermédiaire entre les épargnants et les investisseurs. Du côté passif, elle détient les dépôts qui lui sont confiés. A l’actif, elle met ces fonds à disposition des investisseurs ; mais sans intérêts .Dans ce type de contrat financier la rémunération de l’emprunteur dépend directement du rendement de son projet d’investissement, ce qui l’incite à gérer au mieux les fonds qui lui sont confiés.

Finalement, viennent les instruments financiers non bancaires. Celui dont on parle souvent est le « Sukuk », il confère au propriétaire un droit de créance sur un actif tangible à une date donnée. Il ne s’agit pas d’un intérêt lié au profit réalisé pendant une période, mais plutôt du droit de retirer une fraction de la valeur d’un actif sous-jacent à une date donnée. Il en existe 14 types, regroupés en deux catégories : ceux émis par un état, ceux par une banque. Les actifs sous-jacents qui y correspondent sont des Moudharaba, Ijara et autres instruments financiers vus plus hauts.  

Les valeurs louées par Mme Lagarde semblent donc bien fondées, au vu de pareilles structures. Mais la finance islamique saurait-elle aller au-delà du monde musulman ?

Perspectives de la finance islamique :

D’un point de vue conjoncturel, l’agence de notation Standard & Poors souligne dans son rapport de 2014 que cette nouvelle manière de faire de la finance, doit encore faire ses preuves : «  en dépit d’une décennie marquée par une croissance soutenue, la finance islamique n’en est qu’à un stage de consolidation ». En 2014, l’agence estimait le volume de la finance islamique à 1,4 milliards de biens, ce qui est relativement faible par rapport à d’autres secteurs d’investissements. De plus l’agence estime que, sous l’effet de la chute des cours de pétrole, la croissance de la finance islamique va ralentir en 2016, tablant sur une croissance inférieure à deux chiffres, contre des taux annuels de 10 à 15% au cours de la dernière décennie.

A plus long terme, la plupart des acteurs s’accordent sur le problème de manque d’un cadre réglementaire. C’est notamment une des limites que Mme Lagarde avait mis en avant lors de sa visite au Koweït. En effet, en cas de litige, il n’existe à ce jour aucune structure qui soit à même de prendre en charge  autant des problèmes de liquidités que des problèmes juridiques. Les banques qui pratiquent la finance islamique sont éparpillées à travers le Moyen-Orient, et même au-delà, comme en Indonésie, ou en Europe. Rappelons que Londres est la plus grande place financière occidentale où s’échangent ce type de produits. En Suisse, la « Islamic Bank of Switzerland » a même vu le jour. Mais aucune de ces entités ne sont soumises à une seule entité forte garantissant l’intégrité des banques commerciales ; Il manque pour ainsi dire une « banque centrale islamique ».

Ensuite, le marché des produits islamiques est un marché guidé par la demande : ceci dû à la structure des produits qui y sont commercialisés,  mais aussi par le fait que ces derniers se basent toujours sur un actif tangible – Contrairement aux marchés occidentaux où les marchés sont guidés par l’offre, par exemple en fonction du nombre d’actions qu’une entreprise décide d’émettre en bourse. Or le problème d’un marché guidé par la demande se produit lorsque la demande n’est pas très importante. A ce jour, on compte à peine 40 millions de clients parmi les diverses banques appliquant les principes du Coran.

Ainsi, même si dernièrement, le Dow Jones Islamic market a su dépasser le MSCI World, l’incertitude liée au manque de connaissance de cette nouvelle manière d’investir reste persistante.

 

On en conclut donc que la structure des produits islamiques semble tout à fait capable de répondre aux défis de la finance actuelle, bien que toutefois, il reste une marque de confiance à gagner chez les investisseurs, dont seul le temps saura témoigner.   

 

Joachim Bösch

Sources :

Islamic Finance Outlook, S&P, January 2014

La Finance islamique : Principes fondamentaux et apports potentiels dans le financement de la croissance et du développement, paru dans « Emerging new economic policy markers in the arab mediterranean », Mr Wadi MZID, Directeur à Banque Zitouna

http://www.tustex.com/international-reste-du-monde/standard-and-poors-vers-un-ralentissement-de-la-croissance-de-la-finance-islamique-en-2016

http://www.financeislamique.com/

http://lafinanceislamique.com/

 

 

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