L’hypocrisie libérale du Brexit

2016 débute à peine, et pourtant le referendum promis pour 2017 concernant la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne n’a jamais semblé aussi proche. Qu’en est-il de la promesse faite par David Cameron lors de la campagne pour les conservateurs au parlement ? En janvier 2013, ce dernier avait promis que des mesures plus favorables seraient négociées avec l’Union Européenne, suite à quoi déboucherait un referendum concernant l’appartenance du Royaume Uni à l’Union Européenne ; et ce, avant 2017.

La position de Mr. Cameron

Depuis, David Cameron semble s’être ravisé. Tantôt face à Bruxelles, tantôt au G20, le premier ministre a déclaré qu’il militerait pour un maintien du Royaume-Uni dans l’Union, évoquant des mots tels que « risque » ou « incertitudes » concernant une éventuelle sécession. Il semblerait plutôt que Mr Cameron ne sache plus sur quel pied danser, pris entre l’enclume et le marteau. D’une part, le parti des Tories (conservateurs) duquel il est issu, souhaite des mesures d’assouplissement concernant la participation du Royaume-Uni à l’Union Européenne. D’autres parts, il est difficile de soutenir la sortie du pays de la livre à Bruxelles.

Economiquement, qu’en est-il ?

Les arguments économiques des partisans ne manquent pas. D’abord, c’est des cotisations pour l’Union Européenne dont il est question, dont elles représenteraient 1,25% du PIB national. En 2005, la participation du Royaume-Uni se montait à 10,8 milliards d’euros, d’après les comptes du Trésor de Sa Majesté. Cela représente une charge en plus d’environ 900 livres sterling par ménage par année. De tous les arguments des pro-Brexit, celui-ci est le plus solide. Les chiffres avancés sont des plus précis. Néanmoins, il est important de rappeler qu’en termes de parrainage des institutions de l’Union Européenne, le Royaume-Uni n’est que quatrième, devancé par l’Allemagne, la France et l’Italie respectivement.

Estimation coûts Brexit

Autre sujet qui fâche, celui des coûts liés à la régulation européenne, qui pénaliseraient de 5,2%  le PIB. Ces coûts de régulation s’appliquent au marché de l’emploi, aux marchés financiers, aux substances dangereuses et aux complications bureaucratiques. Mais, contrairement à l’argument des cotisations, ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. En effet, il est difficile de mesurer avec précision l’impact de restrictions légales et fiscales sur une économie ; estimer la performance d’une économie par rapport à un référentiel légal souhaité sans toutefois l’avoir testé et quasiment impossible à mesurer. Encore faut-il avoir une idée de ce référentiel. Il n’existe à ce jour aucun projet de loi clair proposé qui supplante celui des institutions européennes.

L’opacité de ce raisonnement ne s’arrête pas là. La dénonciation des coûts de régulation semble se voiler la face sur la véritable question du Brexit : quid de la réglementation des échanges avec l’Union Européenne, et avec le reste du monde ?

L’Union Européenne est le principal partenaire commercial du Royaume Uni, avec qui sont échangées près de la moitié de ses exportations. C’est sans compter les exportations envers des pays possédant des accords d’échanges préférentiels avec l’Union Européenne, sans toutefois en faire partie, comme la Turquie, la  Suisse ou encore la Norvège. Si l’on tient compte des échanges avec ces derniers, on arrive à 63,1 % en 2014. Sortir de l’Union Européenne mettrait à mal tous les efforts d’anéantissement des barrières tarifaires réalisés ces dernières années. Non seulement la question des régimes d’échange est inconnue, mais la question de la perte de compétitivité suite à une augmentation des barrières tarifaires des entreprises n’a jamais été soulevée.

exportations UK

 

Les partisans du Brexit soutiennent sans relâche que des accords préférentiels seront trouvés avec les partenaires commerciaux, mais il y a fort à douter de cette proposition, et ce pour plusieurs raisons.

Egocentrisme anglais et capacité de négociation

D’abord, parce que les partisans du Brexit surévaluent la part des importations provenant du Royaume-Uni. Elles sont effectivement conséquentes, et il n’est pas question de remise en cause des chiffres. En revanche, il est à noter qu’une telle position a été acquise grâce à l’entrée dans l’Union Européenne, en bénéficiant des accords de libre-échange, et moins par le caractère exceptionnel des produits anglais. Il est donc erroné de croire que la situation restera telle qu’elle est actuellement, sous prétexte que les produits anglais sauraient résister à un tel choc de compétitivité. Certains secteurs sauront évidemment mieux résister que d’autres, comme ceux des services financiers ou des biens de luxe. Le doute est plus important concernant les biens manufacturés, dont les pays importateurs risquent de se tourner vers d’autres acteurs.

exportations vs importations

Par ailleurs, les rapports pro-Brexit ont tendance à surestimer la capacité des anglais à négocier des accords en leur faveur. Face à des partenaires comme la Chine ou la Russie, ces derniers ne négocient pas de la même façon qu’avec l’Union Européenne. Or cette position défavorable dans les négociations n’a jamais été évoquée.

Un accord soumis à la bonne volonté de l’Union

Toujours au sujet de la compétitivité, le Royaume-Uni représentait jusqu’à présent une passerelle pour accéder à l’espace économique européen. Faisant partie de l’Union Européenne, mais possédant une monnaie propre, forte de surcroît, la place financière de Londres était le phare des investisseurs étrangers. Sortir de l’Union Européenne reviendrait à perdre cette place, au bonheur de Paris ou Francfort. Les partisans du Brexit proposent pour ce faire une panoplie d’accords chacun adapté à un certain type de scénario, mais tous dépendants de la bonne volonté de l’Union Européenne. Les plus optimistes présentent accord unique en son genre, de type suisse. Néanmoins, c’est le moins probable puisqu’au sortir du Royaume-Uni, l’Union Européenne ne sera assurément pas aussi bienveillante qu’elle ne l’a été avec les helvètes. Plus raisonnable, la proposition qui consiste à sortir de l’Union Européenne tout en restant dans l’espace économique européen (EEA) comme le font le Liechtenstein ou la Norvège. Toutefois, cette option présente un paradoxe : celui que les produits importés dans l’Union depuis le Royaume-Uni seront soumis à la loi des « règles à l’origine » qui régit les importations au sein de l’Union. Or c’est justement une des juridictions dont veut s’affranchir le Brexit. Le Royaume-Uni se retrouverait donc exclu de l’espace européen sans pour autant s’affranchir du régime juridique auquel il était soumis lorsqu’il faisait partie de l’Union. La marge de manœuvre résultant d’une sécession serait donc minime.

Finalement, dans le pire des cas, le Royaume-Uni se contenterait d’appliquer les tarifs proposés par l’organisation mondiale du commerce. Uniquement dans ce cas, son indépendance serait totale par rapport aux institutions de l’Union Européenne.

La relation souhaitée par le Brexit avec l’Union Européenne semble être pleine de duplicité, puisque faute de pouvoir s’aliéner complètement d’un partenaire commercial aussi important que l’Union, elle serait de toutes manières ramenée sous son emprise.

Pour conclure

Le Brexit explique sa légitimité sous l’égide de la libéralisation économique. Mais quelle libéralisation ? Celle de s’aliéner plutôt que de se joindre à une entité plus solide économiquement ? À « risque » et « incertitude », David Cameron aurait pu ajouter « hypocrisie économique ». Tout en est-il que, suite à quelques paroles chauvines surmontées de croyances nombrilistes de politiciens mal renseignés, c’est un pan entier de l’économie européenne qui risque de partir à la dérive. Reste à savoir si les anglais sauront faire preuve de plus de clairvoyance que leurs représentants.

Joachim Bösch

 

Sources :

https://woodfordfunds.com/economic-impact-brexit-report

LSE – http://cep.lse.ac.uk/pubs/download/EA022.pdf

LSE – http://cep.lse.ac.uk/pubs/download/pa016.pdf

https://www.invescoperpetual.co.uk/site/ip/pdf/Invesco-Brexit-the-pros-and-cons.pdf

The Economist – The Brexit delusion

The Economist – Why the markets fear Brexit

http://www.diplomatie.gouv.fr

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