L’Argentine et l’impasse des fonds vautours

Une lueur d’espoir semble avoir brillé dans les yeux des Argentins jeudi passé, lors de l’élection de leur nouveau président, Mauricio Macri. Toutefois, cette lueur n’était présente que chez 51,4% d’entre eux. La victoire, remportée à une très courte majorité, témoigne de la mainmise du clan Kirchner, cette quasi dynastie argentine, régnant sur le pays depuis 12 ans. L’influence de la Présidente sortante, Cristina Kirchner, s’est d’ailleurs fait ressentir jusqu’à la toute fin de son mandat. Celle-ci, non-contente de voir le pouvoir lui céder, s’est tout de même résolue à faire une ultime démonstration de force en décidant du destin de la cérémonie d’investiture. Madame Kirchner, a décrété que l’écharpe présidentielle et le bâton de commandement seraient dès lors transmis au congrès (qui lui est acquis à la majorité) et non au palais présidentiel, comme le veut la coutume. Autant les médias que le président investi ne surent où donner de la tête. En dehors de ces petites intrigues de cour sud-américaine, c’est le néant qu’a laissé derrière elle madame Kirchner. Un Etat aussi vide qu’une maison de bronze à travers laquelle raisonnent des courants d’air.

Quels défis Mr. Macri devra-t-il surmonter?

Le mandat de Mauricio Macri ne risque pas d’être de tout repos s’il souhaite atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. Le fer de lance de sa campagne était « zéro pauvreté ». Objectif courageux, certes,  puisque d’après certaines ONG, au moins 30% de la population en serait sous le seuil admis, 12% atteignant même un seuil de pauvreté extrême. Ces chiffres entrent drastiquement en contradiction avec ceux officiellement avancés, qui ne recensent que 1,2% de la population sous le seuil de pauvreté des pays d’Amérique Latine. Autre promesse, celle d’atteindre 5% d’inflation annuelle d’ici 4 ans, Macri affirmant durant sa campagne qu’elle serait actuellement de l’ordre 40%. Cet objectif semble être des plus réalisables puisque, trêve de démagogie, l’inflation n’atteindrait que 14,3% en octobre 2015 d’après le FMI. Depuis le pic de décembre 2014 à 23,41%, on observe une diminution constante de cette dernière. Enfin, relancer une croissance un peu plus soutenue que ses 0,5 à 0,7 % au dernier trimestre, serait souhaitable pour un pays dit « en développement ». En dehors de ces problèmes de surface, c’est un problème de fond qui ronge l’Argentine : sa dette souveraine. Cette dernière s’élève actuellement à 149,457 milliards de pesos argentins. Ce montant représente 43 % de son PIB.

Est-ce un problème?

A l’avenir, tant que l’Argentine n’aura pas besoin de renflouer son économie ou les caisses de l’Etat, ce montant ne posera pas particulièrement de complications. En revanche, dans l’éventualité d’un ralentissement de l’économie, les sources de financement risquent d’être compromettantes. Un gouvernement normal, aurait comme choix d’appliquer, soit des mesures d’austérité, en réduisant les dépenses publiques et en augmentant les niveaux de taxation, soit de s’approvisionner sur les marchés obligataires en levant des fonds, ou en dernier recours : augmenter la quantité de monnaie en circulation, mais avec l’inflation qui l’accompagnerait.

Le problème est que pour l’Argentine, deux de ces options ne sont pas envisageables. La première est parce que la dette argentine est si élevée, que cela impliquerait des taux d’intérêts obligataires encore plus élevés que ceux actuels : 25 %. Ces taux anormalement hauts, sont non seulement dus au « traumatisme » engendrés lors de la crise de défaut de paiement des années 2000, mais aussi au montant colossal de sa dette, qui n’a pas évolué depuis. Ce mécanisme est dû au fait que l’investisseur exige une prime de risque d’autant plus importante que le risque de défaut de la contrepartie avec laquelle il s’engage est élevé. Par conséquent, pour le cas argentin, émettre encore plus de dette sur les marchés étrangers serait sans intérêt, dû au coût trop élevé que cette décision implique. L’Argentine semble donc être prise en étau, puisque par ailleurs, elle ne peut augmenter la masse monétaire en circulation. L’inflation déjà anormalement élevée, risquerait de flamber une nouvelle fois. Or personne ne souhaite répéter le scénario d’hyperinflation d’il y a 15 ans. Ainsi, la politique économique de Mr. Macri semble se tourner indubitablement vers l’austérité. Il n’a d’ailleurs jamais nié devoir recourir à telle pratique.

La véritable source du problème

Mais si la dette semble vouée à ne jamais être payée, pourquoi ne pas la renégocier avec les créanciers comme le font le plus souvent d’autres états ? Cette solution serait susceptible de résoudre le problème. L’Argentine pourrait par conséquent à nouveau s’approvisionner sur les marchés obligataires, ce qui élargirait sa marge de manœuvre. Mais cette option n’est pas envisageable, puisqu’une partie de la dette est détenue par des fonds vautours.

Fonctionnement des fonds vautours

Les fonds vautours sont des fonds privés à but spéculatif, spécialisés dans le rachat de dettes lorsqu’un créancier est susceptible de faire défaut. Les plus connus sont Blackstone, ou encore Aurelius Capital Management et NML Capital Management, tous deux issus de Elliot Associates.

Le principe est simple : lorsqu’un créancier est proche de faire défaut, la valeur de la dette ne vaut plus rien, puisqu’elle ne peut plus susceptible d’apporter des avantages économiques futurs. Ces fonds vautours proposent de racheter aux créanciers, leurs dettes qui ne valent plus rien, à un prix dérisoire. Le créancier vendeur a tout intérêt à céder sa dette. Il vaut mieux réaliser un profit minime, plutôt que rien du tout. Ensuite, ces fonds se chargeront d’obtenir le remboursement intégral de leur créance au prix de laborieux efforts en justice. S’ils obtiennent gain de cause, le rendement de leur opération atteint généralement 200% ; voire plus, selon le prix auquel ils ont racheté la dette sous-évaluée. 

Le problème de la stratégie des fonds vautours est le conflit d’intérêt qu’elle engendre. Lorsqu’un prêt est émis, on tentera de favoriser les conditions de remboursement du débiteur afin qu’il nous rembourse l’intégralité de la dette. Il s’agit de la méthode de remboursement « douce » et communément admise. Dans le cas des fonds vautours, on parie au contraire sur le défaut du débiteur. On lui imposera les conditions de remboursement les plus restrictives possibles, afin qu’il déclare un défaut de paiement pour ensuite l’engager en justice.

Plus en rapport avec le sujet argentin, dans le cas de reprise de dette souveraine, les fonds vautours n’ont aucun intérêt à renégocier les termes de la dette. Cela reviendrait à réduire leur rendement escompté.

Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’un état « fait défaut »?

Un état fait défaut lorsque sa dette arrive à maturité, et qu’il n’a pas remboursé l’intégralité du montant dû. Pour les détenteurs de la dette de cet état, les conséquences peuvent être catastrophiques. Pour la dette dite étatique, c’est-à-dire détenue par d’autres états, les effets se feront ressentir au niveau du financement des dépenses gouvernementales (retraites, projets d’investissement, etc.). Pour la dette détenue par les banques banque (dette bancaire), les répercutions peuvent être encore plus graves puisqu’un défaut de paiement peut compromettre leur solvabilité. Si une banque avait utilisé cette dette comme garantie à des projets de financement, elle peut souffrir de carence de liquidités, ce qui est susceptible de créer une vague de panique chez ses épargnants.

C’est pourquoi, on préfère prévenir le défaut de paiement plutôt que d’y être confronté. Lorsqu’un créancier présente de grandes probabilités de ne pas honorer son prêt lorsque le terme de la dette est proche, les créanciers optent pour une restructuration de la dette, souvent en échelonnant à plus long terme les paiements, ou en acceptant une remise de dette. Par exemple, on acceptera d’être remboursé à 70% plutôt que 100%. Du point de vue du vulture fund, ces négociations ne sont pas absolument pas dans leur intérêt, c’est pourquoi ils opposeront leur véto à toute proposition de restructuration. En 2005 par exemple, l’Argentine avait vu 93 % de ses créanciers accepter un plan de restructuration, à l’exception de Aurelius Capital Management détenteur des 7% restant. Ce plan n’a donc jamais vu le jour, et l’Argentine ne cesse de traîner péniblement ce boulet auquel elle est enchaînée.

Que se passe-t-il si aucun plan de restructuration n’est trouvé à l’échéance?

En 2017 arrivera l’échéance de la majeure partie de la dette argentine. Si à ce jour, aucun accord n’est trouvé, ce seront des autorités supranationales comme le FMI ou la banque mondiale qui devront trancher sur l’objet du litige. Ces dernières craignant particulièrement le défaut de paiement d’un état, l’Argentine sera à ce stade à peu près sûre de devoir rembourser l’intégralité de sa dette ; faute de quoi des sanctions internationales seront appliquées à son encontre, dont notamment des restrictions aux emprunts. Ce genre de situation a déjà été vu, dans le cas grec par exemple lors de l’été 2015. A ce stade, le fonds vautours auront gagné la bataille, puisqu’ils obtiendront gain de cause.

Pour conclure

Mr Macri devra donc trouver de bonnes raisons pour convaincre les fonds vautours d’accepter un plan de restructuration. Si aucune mesure n’est trouvée d’ici là, le paiement d’une telle somme semble rendre la perspective de « zéro pauvreté » bien loin.

Joachim Bösch

Sources :

http://www.rfi.fr/ameriques/

http://www.slate.fr/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Elliott_Management_Corporation

http://uk.businessinsider.com/

http://databank.banquemondiale.org/

http://data.worldbank.org/country/argentina

http://www.investopedia.com/

http://www.tradingeconomics.com/argentina/indicators

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